Plan-séquence Athena (2022)

Preview

Réalisé par Romain Gavras

  • Année : 2022

  • Réalisateur : Romain Gavras (fils de Costa-Gavras ; clipeur de Kanye West, M.I.A., Jay-Z, Justice)

  • Pays : France

  • Chef opérateur : Matias Boucard

  • Opérateur caméra (séquences dangereuses) : Myron Mance (Sud-Africain — Gavras : "Il s'ennuie s'il n'y a pas de danger")

  • Monteur : Benjamin Weill

  • Superviseur VFX : Thibaut Granier

  • Scénaristes : Romain Gavras, Ladj Ly, Elias Belkeddar

  • Musique : Gener8ion (projet collaboratif de Gavras et Benoît Heitz / Surkin)

  • Caméra : ARRI Alexa 65 (~80% du film tourné en IMAX)

  • Durée du plan d'ouverture : ~11-12 minutes

  • CGI : zéro — "Il n'y a aucun CGI dans le film, on fait tout pour de vrai" (Gavras)

  • Méthode : plan composite — coupes "intelligentes" sans stitching numérique, technique de prestidigitation ("regarde à droite pendant que ça se passe à gauche")

  • Organisation du tournage : un seul plan par jour

  • Première scène tournée : la dernière du planning (la plus complexe)

  • Making-of : vidéo de 37 minutes disponible (Gavras en a partagé un extrait sur Twitter)

  • Influences déclarées : Gladiator (Ridley Scott), Ran (Kurosawa), Apocalypse Now (Coppola)

  • Sources principales : Matias Boucard (BTL News, 2023 ; Miles Stephenson interview, 2023) ; Romain Gavras (Collider making-of, 2022 ; CNN interview, 2022 ; New York Magazine, 2022) ; The Hollywood Reporter — critique Venise (2022) ; The Globe and Mail — critique (2022) ; The Daily Beast — analyse (2022) ; IMDB — trivia

Un commissariat de police en banlieue parisienne. Une conférence de presse. Abdel (Dali Benssalah), soldat décoré, annonce devant les caméras que son petit frère Idir, 13 ans, a été tué, vraisemblablement par des policiers. La foule gronde derrière les barrières. Une musique liturgique avec des chœurs s'élève. Et soudain, un cocktail Molotov traverse l'air. Le chaos explose instantanément. La foule franchit les barrières. Les CRS sont submergés. Et la caméra plonge au milieu du carnage. Pendant onze minutes, elle ne coupe pas. Elle suit Karim (Sami Slimane), le frère cadet, qui mène l'assaut sur le commissariat. La foule pille les armes, vole un fourgon de police, charge un coffre-fort rempli de fusils. La caméra sort du commissariat, monte sur le guidon d'une moto, file dans les rues, passe à l'intérieur du fourgon volé, ressort, survole la cité Athena depuis les airs, et redescend au niveau de la rue pour le tableau final : Karim et ses hommes sur les barricades, acclamés par des centaines de résidents, les bras levés. La guerre a commencé.

Pourquoi cette scène est culte

Gavras a expliqué à New York Magazine pourquoi le film devait commencer comme ça : "Même quand je regarde un film Netflix, si ce n'est pas intéressant dans les cinq premières minutes, je vais m'en aller." Il n'exagère pas, les onze premières minutes d'Athena sont conçues pour vous attraper par la gorge et ne pas vous lâcher. CNN a comparé le plan à l'ouverture de La Soif du mal (Touch of Evil) en notant que celle-ci "aurait pu faire un peu plus d'efforts", et au raid de True Detective en ajoutant que celui-ci "ressemble à une promenade de santé" à côté. The Daily Beast a qualifié la séquence de "l'un des meilleurs plans d'ouverture de l'histoire du cinéma".

Ce qui distingue Athena de tous les autres faux plans continus de la collection, c'est sa logique narrative. Boucard a expliqué que le choix du plan-séquence n'était pas un exercice de virtuosité, il venait de la structure même du récit. Gavras voulait faire une tragédie grecque. Et l'une des règles fondamentales de la tragédie grecque est l'unité de temps et de lieu : tout se passe en un seul endroit, en temps réel. Le plan-séquence est le temps réel du cinéma. Boucard : "C'est exactement pourquoi on l'a fait en un seul lieu en temps réel. Et qu'est-ce que le temps réel au cinéma ? Ce sont les plans-séquences. Donc tout était déjà dans sa tête, venant de son héritage grec."

Comment ils l'ont tournée

Gavras a dit : "Il n'y a aucun CGI dans le film, on fait tout pour de vrai. La planification, bizarrement, était quasi militaire et très précise pour créer le chaos devant la caméra." C'est le paradoxe d'Athena : chaque seconde de chaque plan a été répétée, chronométrée, chorégraphiée avec une précision paramilitaire pour que le résultat à l'écran ressemble au chaos total d'une émeute.

L'équipe ne tournait qu'un seul plan par jour. Boucard a confirmé : "On faisait un plan par jour et chaque plan était aussi long que possible." Un tournage classique aurait fait dix ou vingt plans dans la même journée. Athena en faisait un puis l'équipe passait le reste du temps à préparer le suivant.

Le plan d'ouverture est un assemblage de plusieurs prises, reliées par des "smart cuts", pas de stitching numérique, pas de CGI. Boucard a décrit la méthode comme celle d'un prestidigitateur : "Comme un magicien, regarde à droite pendant que ça se passe à gauche." Il a ajouté que c'était parfois plus difficile de faire une coupe intelligente que de tourner en vrai plan continu : "On n'utilisait pas de CGI, donc quand il fallait revenir le lendemain, il fallait raccorder cette prise avec la prise précédente. C'était parfois beaucoup plus difficile."

La transition la plus spectaculaire du plan est le passage de la moto au fourgon. Le making-of (37 minutes, publié par Gavras) montre la technique : un gimbal switching, la caméra est passée physiquement des mains d'un opérateur assis sur le guidon d'une moto en mouvement à un opérateur dans le fourgon de police volé de Karim, sans coupe visible. Le passage se fait en pleine course, à pleine vitesse.

Myron Mance, l'opérateur caméra sud-africain, a filmé les séquences les plus dangereuses. Gavras a dit de lui : "Il s'ennuie s'il n'y a pas de danger." Dans le making-of, on le voit soulevé de plusieurs mètres dans les airs par une grue pour tourner un plan de foule en plongée. On voit aussi un autre opérateur se cogner le bras contre une poutre métallique et continuer sans broncher parce qu'une seule erreur signifiait recommencer toute la séquence.

La caméra ARRI Alexa 65, l'équivalent numérique de l'IMAX, a été utilisée pour environ 80% du film. C'est une caméra massive, beaucoup plus lourde et encombrante que les caméras numériques compactes. Boucard a décrit le défi : l'Alexa 65 ajoutait un niveau de difficulté supplémentaire à chaque mouvement de caméra. Tourner en plan-séquence avec un gimbal sur une moto en mouvement avec une caméra de la taille d'un frigo, c'est le genre de choix que seul un clipeur devenu cinéaste peut faire.

La première scène du film (l'ouverture) a été la dernière tournée, à cause de sa complexité, l'équipe a eu besoin de tout le reste du tournage pour se préparer.

Ce qu'il faut observer en la revoyant

  • Le passage moto→fourgon (~3e-4e minute) — La caméra est sur le guidon d'une moto, en pleine poursuite. Puis, sans coupe visible, elle se retrouve à l'intérieur du fourgon de police volé, en gros plan sur le visage de Karim. Le gimbal switching, le passage physique de la caméra d'un opérateur à un autre en plein mouvement se fait à cet instant. Vous ne le verrez pas. C'est le point.

  • L'élévation finale (~10e-11e minute) — La caméra décolle. Elle monte au-dessus de la cité Athena et révèle l'échelle de l'émeute, des centaines de personnes, des barricades, des feux, des fourgons. Puis elle redescend au niveau de la rue pour le tableau final. Ce mouvement ascendant-descendant est exécuté par Myron Mance, suspendu à une grue.

  • Le cocktail Molotov (~1re minute) — Le point de bascule. La conférence de presse est calme. Puis le cocktail Molotov vole. Et la caméra ne coupe plus pendant onze minutes. Tout ce qui suit, le pillage, la course, l'émeute, découle de ce geste unique.

Le saviez-vous ?

Romain Gavras est le fils de Costa-Gavras, le réalisateur de Z (1969), Missing (1982) et L'Aveu (1970), le cinéaste qui a inventé le thriller politique. Le fils a hérité de la politique du père, mais l'a filmée avec le langage des clips de Kanye West et de M.I.A. Boucard a résumé : "Il voulait amener tout son univers de clip dans ce film." Les influences déclarées sont Gladiator et Ran de Kurosawa, des films de siège et de bataille, pas des thrillers politiques. Athena est un film de guerre filmé comme un clip, écrit comme une tragédie grecque, dans une cité française.

Ce plan d'ouverture est le deuxième plan-séquence français de cette collection, après Les Trois Mousquetaires : D'Artagnan (2023). Mais là où Bourboulon filmait un duel d'épées en forêt avec des Panavision Série C des années 1960, Gavras filme une émeute urbaine avec une Alexa 65 de la taille d'un frigo. Deux France, deux époques, deux techniques mais la même ambition : prouver que le cinéma français peut rivaliser avec Hollywood sur le terrain du plan-séquence d'action.

Sources

  • Matias Boucard — BTL News, "Athena Cinematographer Matias Boucard on the Film's Dazzling Opening Shot" (janvier 2023)

  • Matias Boucard — Miles Stephenson interview, "The Alexa 65, Romain Gavras, and Athena" (janvier 2023)

  • Romain Gavras — Collider, "'Athena' Making-Of Video Reveals How Director Pulled Off Audacious 12-Minute Opening Shot" (octobre 2022)

  • Romain Gavras — CNN interview (septembre 2022)

  • Romain Gavras — New York Magazine (septembre 2022)

  • The Hollywood Reporter — critique Venice, David Rooney (septembre 2022)

  • The Globe and Mail — critique, Barry Hertz (septembre 2022)

  • The Daily Beast — "Netflix's Athena Has One of the Best Opening Sequences in Movie History" (septembre 2022)

  • IMDB — Athena, reviews et trivia (la première scène était la dernière tournée)

  • Making-of officiel — vidéo de 37 minutes (publiée par Gavras sur Twitter, octobre 2022)

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