Plan séquence The Chef (2021)

  • Titre du film : Boiling Point (titre français : The Chef)

  • Année : 2021

  • Réalisateur : Philip Barantini

  • Scénario : Philip Barantini et James Cummings

  • Pays : Royaume-Uni

  • Avec : Stephen Graham, Vinette Robinson, Jason Flemyng, Ray Panthaki, Hannah Walters, Alice Feetham

  • Chef opérateur (et cadreur) : Matthew Lewis

  • 1er assistant caméra (focus puller) : James Woodbridge

  • Chef machiniste (grip) : Will Anderson

  • Chef électricien (gaffer) : Max Hodgkinson

  • Caméra : Sony Venice en mode Rialto (tête capteur séparée du corps)

  • Optique : Zeiss Supreme Prime 29mm

  • Filtre : Pancro Mitchell, diffusion D

  • Format d'enregistrement : Sony X-OCN 6K, enregistreur externe Sony AXS-R7 porté dans le dos

  • Stabilisation : rig Easirig + Flowcine Serene à 2 axes

  • Moniteurs : deux Transvideo Starlite HD inclinés à 45°

  • Transmission HF : Teradek Bolt 3000 XT

  • Poids total du rig : 10 kg

  • Durée du plan : 92 minutes (l'intégralité du film)

  • Lieu de tournage : restaurant Jones & Sons, Dalston (Londres-Est)

  • Période de tournage : mars 2020, juste avant le premier lockdown britannique

  • Répétitions : 3 semaines au total (1 semaine caméra seule avec le DP, 2 semaines avec les comédiens)

  • Nombre de prises tournées : 4 (sur 8 prévues), c'est la 3ᵉ qui a été retenue

  • Étalonnage : Tom Alexander, Technicolor

‍ ‍

Un chef cuisinier traverse Dalston au téléphone avec son ex-femme. Il pousse la porte de Jones & Sons, son restaurant, et tombe sur un inspecteur d'hygiène qui vient de faire passer son établissement de cinq à trois étoiles. C'est le coup d'envoi de la soirée la plus catastrophique de sa vie, deux semaines avant Noël. La caméra ne lâchera plus Andy Jones (Stephen Graham) et son équipe pendant 90 minutes. Sans une seule coupe. À mi-chemin, une cliente allergique aux arachides fera un choc anaphylactique pendant qu'un dîneur raciste insultera la serveuse, qu'un commis nouveau tentera de googler la recette de la sauce hollandaise, et que la sous-chef Carly (Vinette Robinson) tiendra à elle seule une brigade au bord de l'éclatement.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

Le pari technique aurait pu rester un exercice de style. Il ne l'est jamais. La caméra de Matthew Lewis n'admire pas l'agilité de son propre dispositif : elle suit la dispute entre deux serveuses, traverse le pass pour aller voir un commis pleurer, repart en salle vérifier la table 7. Le plan-séquence ne s'impose pas comme un effet, il s'efface derrière le service. C'est précisément l'effet recherché par Barantini, qui assume frontalement la différence avec un autre récent film en un plan : "Ce n'est pas 1917, on cherchait quelque chose de plus brut et de plus réel, le plan unique sert uniquement à amplifier la tension" (Philip Barantini, Zavvi, 2023).‍ ‍

L'absence de musique fait beaucoup. Barantini a tenté d'en ajouter au montage. Il a constaté que la partition réduisait la tension au lieu de l'augmenter, et l'a retirée. Reste le bruit du service : casseroles, voix qui s'entrecroisent, ticket qui crache, et le souffle d'Andy. C'est ce silence orchestré qui transforme le spectateur en témoin embarqué, comme s'il avait pris le service en cours de route et ne pouvait plus en sortir.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

L'origine du projet remonte à 2000, sur le tournage de la mini-série HBO Band of Brothers, où Barantini, Stephen Graham et le producteur Bart Ruspoli étaient tous trois acteurs. Vingt ans plus tard, ces liens permettent au film d'exister. La fenêtre de tournage est calée sur la disponibilité de Graham, entre Venom: Let There Be Carnage et Peaky Blinders. Si Stephen Graham avait demandé une semaine de repos entre les deux, le film n'aurait jamais été tourné, raconte Ruspoli à Screen International en mars 2022.‍ ‍

Le choix du dispositif caméra a mis des mois à se stabiliser. Matthew Lewis, alors âgé de 23 ans et déjà chef opérateur du précédent film de Barantini, Villain (2020), avait d'abord parié sur la légère ARRI Alexa Mini. Il s'est rendu compte à l'usage que la répartition du poids cassait son dos sur 90 minutes de portage continu, et qu'aucune solution ne permettait d'enregistrer 90 minutes d'un trait sans changement de média. L'équipe de Focus24 lui a proposé de basculer sur la Sony Venice en mode Rialto, avec la tête capteur seule sur le rig, un Flowcine Serene à 2 axes pour absorber les pas, et un enregistreur externe Sony AXS-R7 sanglé dans le dos. La solution permet d'enregistrer en X-OCN 6K et de hot-swapper les cartes sans interrompre la prise. Le rig final pèse 10 kg. Le 1ᵉʳ assistant caméra James Woodbridge tire la mise au point à distance avec une unité ARRI WCU-4.‍ ‍

Le tournage est calé sur quatre nuits consécutives, avec deux prises par nuit à 22 h et 2 h du matin soit huit prises au total. Lewis avait prévu un massage dos-épaules de 20 minutes après chaque prise, pour ne pas se bloquer. Le calendrier ne tiendra pas. La première prise est sacrifiée par une carte mémoire défectueuse, la deuxième tient plus de la répétition générale que d'une prise utilisable. À 2 h du matin après la deuxième nuit, les producteurs apprennent que le pays bascule en lockdown et qu'il ne reste qu'une nuit pour finir. Plusieurs membres de l'équipe quittent le plateau pour s'auto-confiner. Au total, quatre prises seront tournées sur deux nuits au lieu de huit sur quatre. C'est la troisième qui devient le film. La quatrième était techniquement la meilleure, mais les performances étaient éteintes parce que tout le monde était épuisé, raconte Barantini.‍ ‍

Trois semaines de répétitions ont précédé le tournage. La première a réuni Barantini et Lewis seuls dans le restaurant, marchant le film pas à pas, le réalisateur jouant tour à tour chacun des rôles devant la caméra pour caler la trajectoire. Le script lui-même est presque sans dialogues. Il n'y avait pas de dialogue écrit, juste des bullet points qui listaient ce qui devait être dit à quel moment, explique Barantini. Les dialogues définitifs sont nés en workshop avec les comédiens, puis réinjectés dans le script, avec une marge d'improvisation préservée jusqu'au plateau.‍ ‍

Le restaurant Jones & Sons n'a pas été choisi par hasard. Il appartient à Andy Jones, un ami proche de Barantini chez qui le réalisateur a lui-même travaillé comme chef avant de basculer dans la mise en scène. Le personnage de Stephen Graham porte le nom du véritable propriétaire en hommage. L'établissement a fermé en semaine pendant les trois semaines de répétition et la semaine de tournage, mais a continué à servir le week-end pour rester économiquement viable. Sur le plateau, les comédiens, dont aucun n'avait travaillé en restauration, étaient envoyés "shadower" la brigade de Jones & Sons et celle d'un restaurant étoilé voisin, pour apprendre à manier un couteau et à se déplacer dans un service sans accroc.‍ ‍

La logistique invisible du plan unique relève parfois de l'acrobatie. Barantini, ne pouvant pas crier coupez ni intervenir, se cachait derrière un faux mur, casque sur les oreilles, écran posé sur les genoux. Quand la cliente allergique simule un œdème, elle est en réalité aux toilettes en train de se faire poser un maquillage de gonflement, puis l'équipe maquillage court derrière un mur extérieur pour rajouter une couche entre deux passages caméra, raconte le réalisateur à Script Magazine. L'éclairage suit la même logique : RGB Quasar tubes dissimulés, Tungsten Fresnels par les fenêtres, ampoules LED dans les éclairages existants, et softboxes Tungsten gradables au-dessus de certaines tables pour pousser un léger vignettage sur les moments clés. À l'extérieur, des Jem Balls éclairent la ruelle.‍ ‍

Quatre nuits planifiées, deux livrées, trois prises sur quatre exploitables, une seule retenue. Lewis y voit rétrospectivement une chance : "Je suis content qu'on ait bouclé quand on l'a fait, j'aurais été en miettes après quatre prises de plus" ("I'm glad that we wrapped when we did, as I think I'd have been a wreck after a further four takes"), confie-t-il à Cinematography World.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Vers la 25ᵉ minute, dans le pass entre cuisine et salle, repérez le ticket allergie aux arachides qui descend de l'imprimante. Andy le manipule, le repose. C'est le déclencheur du choc anaphylactique qui surviendra une demi-heure plus tard, la mise en scène le sème comme un détail anodin.

  • Quand Andy est en cuisine, observez la lumière au-dessus du pass : les softboxes Tungsten au plafond se gradent imperceptiblement à la baisse, pendant que les lampes chauffantes restent à pleine intensité, pour isoler Stephen Graham du reste du cadre sans qu'on s'en aperçoive.

  • Dans le dernier tiers, juste avant l'arrivée de l'ambulance, suivez la serveuse Andrea (Lauryn Ajufo) quand elle rentre chercher un manteau dans la salle. L'équipe maquillage la croise hors-cadre derrière la porte arrière, c'est là que la cliente allergique reçoit la dernière couche de gonflement avant son retour à l'écran.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Le restaurant porte le vrai nom du vrai patron. Jones & Sons, à Dalston, appartient à Andy Jones, un ami proche de Barantini. Le nom du restaurant lui avait été soufflé par Barantini lui-même dix ans plus tôt, au téléphone, alors que Jones cherchait un nom pour son premier établissement (Andy Jones, Time Out London, janvier 2022). Le personnage de Stephen Graham porte ce nom en hommage à l'ami restaurateur.

  • La première prise est partie à la poubelle pour une carte mémoire défaillante. La première prise du film a été ruinée par une carte mémoire défectueuse, et la deuxième tenait plus de la répétition générale, raconte Barantini à Zavvi. Le réalisateur reçoit ensuite à 2 h du matin l'appel qui change tout : le pays entre en lockdown, il faut finir le film le lendemain. La troisième prise, tournée à la dernière nuit possible, deviendra le film.

  • Le film a précédé une mini-série BBC One et un autre exercice de plan unique. L'expérience de Boiling Point a directement nourri Adolescence (Netflix, 2025), mini-série en quatre épisodes d'une heure chacun tournés intégralement en un seul plan, à nouveau réalisée par Barantini avec Stephen Graham devant la caméra et Matthew Lewis derrière. L'idée du plan unique long format est devenue la signature du trio. À voir aussi sur le site : la fiche Victoria (2015) de Sebastian Schipper, l'autre référence européenne du long-métrage en plan unique réel.

  • Une partition entière a été composée puis retirée. Barantini explique avoir tenté l'ajout d'une musique originale pour soutenir la tension. Le résultat a fait l'inverse : elle réduisait la tension au lieu de la renforcer, et la musique a été retirée. Seuls subsistent les sons diégétiques du restaurant.

  • Matthew Lewis avait 23 ans au moment du tournage. Diplômé de l'université de Portsmouth, il avait déjà tourné Villain (2020) avec Barantini. Il a depuis enchaîné sur la série The Responder (BBC, 2022), la série Boiling Point (BBC, 2023), et la mini-série Adolescence (Netflix, 2025), à chaque fois sur des dispositifs de plan-séquence ou apparentés. Pour rendre le rig portable sur 90 minutes, il a dû renoncer à l'ARRI Alexa Mini sur laquelle il avait initialement misé : la Sony Venice en mode Rialto, le corps capteur séparé de l'enregistreur, était la seule combinaison qui résolvait à la fois le poids et la durée d'enregistrement continu.

  • Les acteurs ont appris à cuisiner sur place. Aucun des comédiens n'avait jamais travaillé en restauration. Stephen Graham, qui joue un chef étoilé, "savait à peine faire cuire un œuf" au début des répétitions, raconte Barantini au BFI. Deux chefs consultants, Ellis Barrie (Lerpwl, Liverpool) et Tom Brown (Cornerstone, Londres), ont formé les acteurs aux gestes de cuisine qu'on les voit reproduire à l'écran.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Ron Prince, "British DP Matthew Lewis pulls-off a one-shot wonder for Philip Barantini's award-winning Boiling Point", Cinematography World, 15 décembre 2021.

  • Karin Lasthein, "Karlovy Vary 2021: Philip Barantini talks filming Boiling Point in one take", Screen International, août 2021.

  • John Hazelton, "How the Boiling Point team landed Stephen Graham and shot the film in one continuous take", Screen International, mars 2022.

  • "Boiling Point: Phil Barantini on his one-take restaurant drama", BFI, janvier 2022.

  • Sadie Dean, "Interview with Boiling Point Director and Co-Writer Philip Barantini", Script Magazine, novembre 2021.

  • "Scene Deconstruction with Matthew Lewis", Sony Pro Cinematography, avril 2024.

  • Jack Hawkins, "Director Philip Barantini Talks Shooting One-Take Thriller Boiling Point", Zavvi, avril 2023.

  • Anna Bogutskaya, "The making of one-shot restaurant thriller Boiling Point", The Skinny.

  • "How Boiling Point was filmed in a real London restaurant", Time Out London, janvier 2022.

  • Boiling Point (2021 film), Wikipedia (consulté en juin 2026).‍ ‍

A lire aussi‍ ‍

Suivant
Suivant

Plan séquence Le Jour le plus long (1962) - L'attaque du casino de Ouistreham