Plan-séquence Il était une fois en Amérique (1984) - La cabine de Fat Moe's

  • Film : Il était une fois en Amérique (Once Upon a Time in America), Sergio Leone, 1984

  • Scène : le retour de Noodles à New York, 1968 - l'appel à Fat Moe depuis la cabine

  • Position dans le film : ouverture du bloc 1968, juste après la bascule temporelle de la gare routière (autour de la 23e minute selon les versions)

  • Interprètes : Robert De Niro (David « Noodles » Aaronson), Larry Rapp (Fat Moe)

  • Directeur de la photographie : Tonino Delli Colli

  • Dispositif : dolly (chariot de travelling équipé d'un bras) montant puis redescendant, en une seule prise continue

  • Support et format : 35 mm, caméras Arriflex, optiques sphériques, cadre 1.85:1

  • Montage : Nino Baragli

  • Musique : Ennio Morricone — reprise instrumentale de « Yesterday » (Lennon/McCartney) pour la bascule vers 1968 ; « Amapola » (Joseph LaCalle) comme motif récurrent du film

  • Décors : Carlo Simi

  • Lieux de tournage du quartier de Fat Moe's : South 6th et South 8th Streets, Williamsburg, Brooklyn ; le même pâté de maisons a été reconstruit à Rome, Via delle Messi d'Oro. L'attribution précise de ce plan à l'un ou l'autre décor n'est pas documentée.

  • Références visuelles revendiquées par Leone : Edward Hopper, Reginald Marsh, Norman Rockwell, les photographies de Jacob Riis

  • Période de tournage : 14 juin 1982 – 22 avril 1983

  • Budget : 30 millions de dollars

  • Durée du film : 229 minutes (version européenne)

  • Durée exacte du plan : non documentée par une source fiable

‍ Une enseigne au néon dans la nuit : Fat Moe's. Derrière la vitre, un vieil homme obèse pousse dehors ses derniers clients, éteint, range. Le téléphone sonne au fond de la salle. Il traverse le bar pour décrocher. Et au lieu de le suivre, la caméra fait exactement l'inverse : elle s'élève, quitte la vitrine, découvre la rue à moitié déserte, les trottoirs mouillés, le quartier qui n'est plus le sien depuis longtemps. Puis elle redescend, doucement, de l'autre côté de la chaussée. Elle se pose sur une cabine téléphonique. Dedans, le combiné contre l'oreille, il y a un homme âgé que le film vient de nous montrer jeune il y a trente secondes à peine. Noodles est rentré. Il est là depuis le début du plan, à dix mètres de son ami, et il n'a pas osé pousser la porte.‍ ‍

Pourquoi cette scène est culte‍ ‍

Il faut mesurer ce que Leone s'interdit ici. Il était une fois en Amérique est un film de montage le plus virtuose de sa carrière. Son ouverture enchaîne cinq lieux différents sur une seule sonnerie de téléphone qui se prolonge hors champ vingt-deux fois avant qu'une main ne décroche. Nino Baragli, son monteur, y fait des raccords qui traversent quarante ans en une image. Le film est entièrement bâti sur l'ellipse, la coupe, le saut dans le temps.‍ ‍

Et puis, une fois, une seule, Leone refuse de couper.‍ ‍

Ce n'est pas un caprice de virtuose. C'est le seul moment du film où le présent et le passé occupent physiquement le même espace, sans montage pour les rabouter. Pendant tout le reste du récit, Noodles et sa mémoire sont séparés par des raccords. Ici, ils sont dans le même plan : Fat Moe qui décroche appartient à 1968, Noodles dans la cabine aussi mais le geste, l'attente, la voix au bout du fil, tout cela vient de 1933. Le Ciné-club de Caen note que ce plan est le seul qui semble relier présent et passé dans une même arabesque, et que « l'ample parabole tracée par la caméra suggère mystère et rite », transformant un angle de rue en scène de théâtre.‍ ‍

L'autre effet est plus simple, et plus cruel. En restant sur le même plan, Leone vous oblige à voir la distance. Dix mètres de bitume entre deux hommes qui ne se sont pas parlé depuis trente-cinq ans, et un fil de téléphone pour la franchir. Un montage aurait rapproché les deux visages. Le plan continu les laisse séparés.‍ ‍

Comment ils l'ont tournée‍ ‍

Le dispositif est d'une simplicité de vieux briscard. Une dolly, un chariot de travelling monté sur rails et équipé d'un bras, part sur l'enseigne, cadre à travers la vitrine, s'élève en élargissant sur la rue, puis redescend pour finir en gros plan sur Noodles dans la cabine. Pas de Steadicam (caméra portée stabilisée par un harnais articulé, inventée en 1975 et déjà courante à l'époque), pas de grue de chantier : un mouvement de machinerie classique, exécuté lentement, dont toute la difficulté tient à la constance de la vitesse. Un ralentissement au sommet de la parabole et l'effet de rite s'effondre.‍ ‍

Techniquement, Tonino Delli Colli tourne le film en 35 mm sur caméras Arriflex avec des optiques sphériques, cadré en 1.85:1 pour l'exploitation. C'est un choix notable : Leone avait tourné Il était une fois dans l'Ouest en Techniscope, un procédé anamorphosé donnant un 2.35:1. Pour l'Amérique urbaine, il abandonne le format panoramique du western et resserre. Le cadre plus étroit rend le mouvement vertical de la dolly beaucoup plus sensible, on sent la caméra monter, parce que le ciel manque.‍ ‍

L'origine de la scène est autobiographique, et Leone l'a raconté lui-même. Il avait rencontré Harry Grey, l'ancien gangster auteur de The Hoods, dans un bar de Manhattan tenu par un patron obèse et débonnaire, exactement le modèle de Fat Moe. Le lieu, à la fois reposant et secret, lui a servi de matrice pour le bar version 1968. Et de cette rencontre, il tire directement la séquence : Noodles revient à New York et appelle Fat Moe depuis une cabine devant le bar, ce qui était selon lui "exactly like how we met Harry Grey" (exactement comme nous avons rencontré Harry Grey). Le plan le plus élaboré du film rejoue donc un souvenir de repérage.‍ ‍

Le décor pose une question que la production n'a jamais complètement tranchée. Le quartier de Fat Moe's a été tourné à Williamsburg, sur South 6th et South 8th Streets, à Brooklyn, Leone avait refusé les décors du Parrain 2 qu'on lui proposait, parce qu'il voulait de la profondeur, plusieurs pâtés de maisons et la vue sur un grand pont. Mais le même bloc a aussi été reconstruit par le décorateur Carlo Simi Via delle Messi d'Oro, à Rome, et d'autres rues « new-yorkaises » du film ont été tournées à Montréal, faute de façades d'époque intactes. Aucune source consultée ne précise lequel de ces décors accueille ce plan précis.‍ ‍

Reste la lumière, qui fait la moitié du travail. Delli Colli éclaire le film en clair-obscur, avec des sources chaudes très localisées dans des noirs profonds. Sa règle dans ce film : la lumière ne révèle jamais rien de bon. Dès la première scène, une lampe d'époque allumée dans une chambre sombre ne sert qu'à désigner une femme qui va être abattue. Ici, la vitrine éclairée du bar est le seul point chaud d'une rue noire, et la caméra s'en éloigne pour aller chercher un homme dans une cabine. Le mouvement va littéralement de la lumière vers l'ombre.‍ ‍

Un dernier détail de mise en scène mérite d'être noté : le téléphone est l'objet central du film. C'est un appel qui déclenche la catastrophe, Noodles dénonce ses amis à la police et provoque leur mort. C'est une sonnerie qui structure toute l'ouverture. Faire de son unique plan-séquence une scène de coup de fil, ce n'est pas un hasard de scénario. Leone place son seul geste de caméra ininterrompu autour du seul objet que son personnage n'a jamais réussi à raccrocher.‍ ‍

Ce qu'il faut observer en la revoyant‍ ‍

  • Au tout début du plan, à travers la vitre : Moe congédie ses derniers clients avant même que le téléphone ne sonne. Le plan commence sur une fin de service, pas sur une attente, c'est ce qui rend l'appel intrusif.

  • Au sommet de la parabole, dans le tiers supérieur du cadre : la rue apparaît en entier, presque vide. C'est le seul instant du plan où l'on voit le quartier de 1968 dans son ensemble, et il est méconnaissable par rapport aux rues grouillantes des séquences de 1922.

  • Dans les dernières secondes, sur le visage de De Niro : le raccord avec le plan précédent. Le film vient de faire vieillir Noodles de trente-cinq ans dans un reflet de vitre, sur les premières notes de « Yesterday ». Le gros plan de la cabine est la première fois qu'on le voit vieux en pleine lumière.‍ ‍

Le saviez-vous ?‍ ‍

  • Le film ne contient quasiment aucun autre plan-séquence. Le Ciné-club de Caen n'identifie que deux autres mouvements de caméra notables sur près de quatre heures : le travelling avant sur Deborah et Noodles dansant dans le restaurant de la côte, et le très long travelling arrière de l'hôtel de Miami jusqu'à la plage, qui se termine sur Max au milieu des mouettes.

  • Ce plan cite un autre film de Leone. La même source rapproche cette parabole de caméra de l'arrivée de Jill à Flagstone dans Il était une fois dans l'Ouest (1968), où un travelling arrière accompagne Claudia Cardinale le long de la voie ferrée avant que la caméra ne s'élève au-dessus du toit de la gare pour découvrir la ville entière. Seize ans séparent les deux plans; c'est le même geste, transposé du désert à Brooklyn.

  • La bascule vers 1968 se fait sur un seul mot des Beatles. Une version essentiellement instrumentale de « Yesterday » accompagne le regard de Noodles vers la fresque de Coney Island à la gare routière. On entend un unique mot chanté, suddenly, et le raccord fait apparaître De Niro vieilli au même endroit.

  • Une sonnerie de téléphone tient vingt-deux occurrences. Dans la séquence d'ouverture, la sonnerie entendue dans la fumerie d'opium se prolonge hors champ à travers au moins cinq lieux différents, avant de se confondre avec celle d'un téléphone en gros plan qu'une main décroche sans l'interrompre.

  • Leone voulait un pont dans le champ. On lui avait proposé les décors du Parrain 2 pour le Lower East Side. Il les a refusés : il exigeait de la profondeur, plusieurs pâtés de maisons, et la vue sur l'un des grands ponts de New York. Le pont de Manhattan est devenu l'image de l'affiche.

  • Tonino Delli Colli a photographié les trois « Il était une fois ». Il a aussi signé la photo des trois derniers films de Fellini, du Nom de la rose d'Annaud et de La vie est belle de Benigni.‍ ‍

Sources‍ ‍

  • Jean-Luc Lacuve, « Il était une fois en Amérique », Ciné-club de Caen, 15 juin 2011

  • Anthony Perrotta, « Homoeroticism in Once Upon a Time in America », Drunk Monkeys, juin 2022 (propos de Sergio Leone sur sa rencontre avec Harry Grey)

  • Once Upon a Time in America (Italian Import) 4K UHD Review, The Digital Bits, janvier 2026 (caractéristiques de tournage : 35 mm, Arriflex, optiques sphériques, 1.85:1)

  • Midwest Film Journal, « Class of 1984: Once Upon a Time in America » (bascule 1933-1968 et usage de « Yesterday »)

  • Larsen On Film, « Once Upon a Time in America » (montage de la sonnerie, parti pris de lumière de Delli Colli)

  • Wikipédia (EN), Once Upon a Time in America et Tonino Delli Colli (générique technique, dates de tournage, budget, références picturales)

  • Movie Tourist / Movie-Locations, fiches de repérage (Williamsburg, Via delle Messi d'Oro, Montréal)

  • Kinolab, fiches de séquences d'Once Upon a Time in America (repères de minutage)‍ ‍

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