Long Take from *Carry-On* (2024) - The Fight in the Dodge Charger on I-105
Année : 2024
Réalisateur : Jaume Collet-Serra
Country: United States
Chef opérateur : Lyle Vincent
Chorégraphe / Coordinateur cascades : Dave Macomber (également 2nd unit supervisor)
Superviseur VFX : Sheldon Stopsack (Wētā FX)
VFX sequence supervisor : Ben Warner (Wētā FX)
Compositeur en chef : Robert Hall (Wētā FX)
Pre-vis : Day For Nite
Monteur : Fred Raskin, Elliot Greenberg, Krisztian Majdik
Musique : Lorne Balfe
Stabilisation : Technocrane (grue télescopique de précision)
Méthode : Oner (terme américain pour plan-séquence) assemblé en stitching — assemblage numérique de plusieurs prises en post-production pour créer l'illusion d'un plan unique. La voiture est intégralement reconstituée numériquement à 50% au moins
Nombre de "beats" : 4 (avant le crash, le crash lui-même, l'après-crash voiture retournée, sortie d'Elena — la 4e partie a finalement été coupée au montage)
Préparation : 2 à 3 mois de répétitions (Danielle Deadwyler)
Lieu de tournage : Studio bluescreen + I-105 Interstate Highway, Los Angeles (pour le décor extérieur, capté en array shoot)
Budget du film : 47 millions de dollars
Distribution : Netflix, sortie le 13 décembre 2024
Sources principales : befores & afters (interviews Sheldon Stopsack & Ben Warner, Wētā FX, février 2025), Digital Trends (interview Dave Macomber), Screen Rant (interview Danielle Deadwyler), MUBI Notebook
L'autoroute I-105, en pleine journée, Los Angeles. Direction LAX. La détective Elena Cole conduit la Dodge Charger, l'agent Alcott du Department of Homeland Security est passager. Sauf qu'Alcott ment depuis le début. Cole vient de le comprendre. Elle dégaine. Il accélère. Elle lui braque le canon sur la tempe.
À partir de cet instant, la caméra ne sort plus de l'habitacle. Elle tourne autour des deux personnages, en orbite continue. Le pistolet part une fois. Le pare-brise se fissure. Alcott attrape la main de Cole, la bagarre commence, les mains glissent sur l'arme. La voiture mord la voie de gauche, percute un cône de chantier, frôle un break, écrase un rétroviseur, fait un écart violent. Devant eux, un camion-citerne explose un pneu. Il commence à se coucher. Cole hurle, lutte, encaisse les chocs. La voiture roule sur le toit. Une, deux, deux fois et demi. Elle s'immobilise à l'envers, suspendue par les ceintures. Le pistolet, lui, est libre. Cole l'attrape. Elle tire. Alcott meurt à côté d'elle. Et la caméra n'a pas coupé.
Why This Scene Is a Cult Classic
Carry-On est un thriller d'aéroport correct, presque entièrement situé dans le terminal de LAX. La scène de la voiture est une parenthèse de chaos pur, l'unique vraie respiration spectaculaire du film. Et c'est devenu, à la sortie sur Netflix en décembre 2024, le moment dont tout le monde a parlé.
Le plan dure plusieurs minutes, et il enchaîne sans coupure visible : une bagarre rapprochée dans un habitacle, un combat pour une arme à feu, une série d'accidents, un retournement, une exécution à l'envers. Sur le papier, c'est un cauchemar à mettre en scène. À l'écran, ça tient debout. Pour les défenseurs, c'est le sommet de Collet-Serra, dans la lignée de ses morceaux de bravoure passés avec Liam Neeson. Pour les critiques — MUBI Notebook parle d'un "ostentatious CGI-assisted oner" (un plan-séquence ostensiblement assisté par CGI) — c'est un effet de manche, un peu trop jeu vidéo pour le reste du film. Les deux camps ont raison. La scène divise précisément parce qu'elle assume sa virtuosité. Elle est posée là, au milieu d'un thriller pépère, comme un coup d'éclat technique destiné à faire vibrer Netflix en bandeau d'accueil.
L'enjeu narratif compte aussi : c'est ce plan qui fait basculer le film. Avant lui, Carry-On est un huis clos à la Phone Booth. Après lui, tout est ouvert. Cole survit. Cole sait. Et le film se transforme.
How They Filmed It
C'est un plan de cinéma 2024 dans tout ce que cela peut signifier : pratique + numérique, motion capture + chair humaine, autoroute réelle + ciel reconstitué. Aucun élément n'est seul. Tout est tissé.
L'origine. Sheldon Stopsack, le superviseur VFX de Wētā FX, raconte que Collet-Serra lui en a parlé pour la première fois sur le tournage de Black Adam. "Jaume voulait essayer quelque chose de nouveau", dit Stopsack à befores & afters. "Il me l'a décrit sur le plateau et il se demandait comment on s'y prendrait." La consigne du réalisateur était stricte, comme l'a confirmé le coordinateur cascades Dave Macomber à Digital Trends : "Ça venait d'une demande très précise : que ce soit un plan ininterrompu dans une voiture qui roule sur une route."
La pré-visualisation. Avant tout tournage, Macomber a enfilé une combinaison Xsens (système de motion capture inertiel, sans cage, qui enregistre les mouvements via des capteurs sur le corps), s'est mis dans une maquette de voiture chez lui, et a chorégraphié la bagarre. Le résultat a été importé dans Unreal Engine (moteur de jeu vidéo utilisé aussi pour la pré-visualisation cinéma). En parallèle, le studio Day For Nite a fait sa propre pré-viz. Stopsack précise : "Si vous regardez maintenant le plan final et la pré-viz côte à côte, il y a tellement de similitudes. Beaucoup de choses ont été établies très tôt." C'est rare. Sur la plupart des grosses scènes d'action, la pré-viz et le résultat final divergent. Ici, ils se ressemblent presque trait pour trait.
La rôtisserie. Le tournage des acteurs s'est fait dans un studio, sur un bluescreen géant, avec un dispositif baptisé "the rotisserie" — la rôtisserie. Concrètement : un squelette de Dodge Charger (un buck, le sol et les sièges sans la carrosserie complète) monté sur un cadre métallique massif capable de basculer la voiture sur ses axes. Le rig permet de pencher la voiture à droite ou à gauche pour simuler les écarts, et — surtout — de la retourner complètement à 180°. Pour le retournement, le buck pivote deux fois et demi avec les acteurs sanglés dedans, qui agitent les bras dans le vide. "On l'a vraiment tourné comme ça", confirme Stopsack. Pas de fond vert numérique pour la rotation : la voiture tourne pour de vrai.
La caméra. Sur Technocrane. L'opérateur orbite autour des acteurs pendant que Macomber, perché sur une échelle devant la voiture, crie les beats comme un chef d'orchestre. "C'était une vraie danse", dit Stopsack. "L'équipe caméra devait faire son truc, les acteurs devaient faire leur truc, et l'équipe cascade hurlait les temps." Une innovation discrète : Wētā FX a ajouté un rig stéréo (un système à deux caméras en parallèle, le même que sur Avatar : La Voie de l'eau) collé à la caméra principale, qui a permis ensuite de reconstruire en 3D l'espace exact de l'habitacle. C'est ce qui rend les raccords stitching invisibles.
Le découpage. Le plan a été tourné en 4 beats séparés : (1) tout ce qui précède le crash, (2) le crash lui-même, (3) la voiture immobilisée à l'envers, et (4) — coupé au montage final — Elena qui se détache, sort de la voiture, arrête un autre véhicule et part. Pour chaque beat, plusieurs prises. C'est le département montage qui les a alignées, puis Wētā FX a fait le compositing pour faire passer le tout pour une seule prise.
L'extérieur. L'autoroute réelle, c'est l'I-105 Interstate Highway de Los Angeles. Une équipe a roulé sur un tronçon de 2,5 km avec un véhicule équipé de caméras Blackmagic sur le toit (configuration array, qui capture l'environnement à 360°) et un GPS frontal pour cartographier exactement la position. "On ne pouvait pas bloquer 2,5 km d'autoroute en pleine activité juste avant LAX", raconte Stopsack. La California Highway Patrol a tenu le trafic à distance pendant la captation. Wētā FX a ensuite remplacé numériquement le ciel, les autres véhicules, les barrières, les cônes de chantier — tout. La voiture, elle-même, est partiellement digitale : sièges, tableau de bord, plafond, et les personnages eux-mêmes pendant la rotation du retournement (avec doublures numériques utilisant le système APFS, Anatomical Plausible Facial System, le même que pour Avatar 2).
Le détail fou. Le superviseur séquence Ben Warner souligne un raccord temporel précis : "Si vous le cherchez, vous verrez que le pneu fait vraiment pop, et qu'il fait pop deux ou trois images après le départ du coup de feu." Quand Cole tire malgré elle, l'éclair de bouche perfore le pare-brise — et 2-3 images plus tard, le pneu du camion devant éclate. C'est cette détonation qui provoque le retournement du camion. La cause et l'effet sont reliés à l'image près.
What to Look For When Watching It Again
La station de radio en bruit de fond. Sheldon Stopsack glisse un easter egg : "Essayez de voir quelle station de radio ils écoutent : c'est Wētā FM." À écouter dans les premières secondes du plan, juste avant que Cole ne dégaine, pendant que la voiture roule encore normalement.
Le pneu du camion qui éclate, 2 ou 3 images après le coup de feu. Au milieu du plan, quand le pistolet part dans la voiture, fixez le pare-brise puis le camion-citerne devant. L'éclair de bouche perce le verre, et 2-3 images après seulement, le pneu avant droit du camion explose. C'est la chaîne de causalité que les VFX ont chorégraphiée à l'image près.
Le rétroviseur du break qui frôle la portière. Pendant la phase de chaos avant le crash, regardez le rétroviseur gauche d'une voiture qui frôle la Dodge Charger. C'est un faux rétroviseur peint en bleu sur le plateau, remplacé en post par un rétroviseur CG. Une fois que vous savez, vous voyez la légère différence de matière, de reflet, et le micro-décalage.
Did you know?
Carry-On entre dans le blog dans une catégorie nette : la virtuosité numérique assumée. Là où Les Fils de l'homme (2006, Cuarón / Lubezki) faisait croire qu'on était dans la vraie voiture, la vraie pluie, le vrai chaos, Carry-On assume que la voiture est un squelette, que l'autoroute est reconstituée, que le retournement est filmé sur une rôtisserie. Les deux scènes posent la même question avec deux réponses opposées : peut-on construire un plan-séquence en voiture sans tricher ? Sur le blog, Carry-On fait pendant à l'embuscade des Fils de l'homme en montrant l'autre méthode, plus tardive et plus assumée. Stopsack le formule clairement : "L'intérieur de la voiture est probablement l'intérieur le plus avancé jamais construit chez Wētā." Cuarón cachait. Collet-Serra et Wētā FX revendiquent.
Sur la catégorie fonctionnelle, le critique de MUBI tape juste : la scène ressemble par moments à un jeu vidéo, avec ses pneus qui explosent en cascade, son camion qui flippe en slow-mo. Carry-On rejoint donc l'arc gamification, aux côtés de London Has Fallen et Tintin. Le plan-séquence comme niveau de jeu vidéo, avec ses obstacles à enchaîner.
À noter aussi : Dave Macomber, le coordinateur cascades, est sur la trajectoire classique du chorégraphe-qui-devient-réalisateur. Le blog a déjà documenté l'arc Sam Hargrave (chorégraphe → réalisateur d'Atomic Blonde puis Extraction 1 & 2). Macomber, qui supervise aussi la seconde équipe sur Carry-On, suit la même pente. À suivre.
Détail méta enfin : c'est le superviseur VFX Sheldon Stopsack qui pilote la scène, et il est aussi crédité sur Avatar : La Voie de l'eau, Stranger Things 5, A Minecraft Movie. L'écosystème Wētā FX recycle ses outils — le rig stéréo, le système facial APFS — d'un projet à l'autre. Le plan-séquence de la Dodge Charger est, techniquement, un cousin éloigné du visage numérique de Na'vi de Pandora.
Sources
Ian Failes — befores & afters, "How that crazy car crash oner in 'Carry-On' was made", interviews de Sheldon Stopsack (Wētā FX VFX supervisor) et Ben Warner (sequence supervisor), 5 février 2025
Phil Archbold — Digital Trends, "How did Netflix's Carry-On pull off that insane car crash sequence?", interview de Dave Macomber (stunt coordinator), 15 décembre 2024
Carter French — Screen Rant, "Carry-On's Wild Car Crash Scene Completely Changes The Movie For The Better", interview de Danielle Deadwyler, 18 décembre 2024
Steve Erickson — Collider, "This Wild Fight Scene in Carry-On Is The Best Part of Netflix's Christmas Thriller", 29 décembre 2024
Adam Nayman — MUBI Notebook, "Job Security: On Carry-On", 2024
Netflix — Carry-On: Behind the Car Fight (vidéo making-of officielle), décembre 2024
Wikipédia — Carry-On (2024)